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Des millions de vues sur YouTube à une vie désormais rythmée par la terre, les saisons et le goût des choses vraies, Jigmé a choisi de revenir à l’essentiel. Derrière le youtubeur à succès, une autre vérité se dessinait depuis longtemps : celle d’un Périgourdin profondément attaché à ses racines et à cet art de vivre simple et précieux. Itinéraire d’un homme libre, revenu du virtuel pour embrasser la vérité du sol.

Le goût en héritage

Né à Sarlat-la-Canéda, Jigmé est de ces enfants du Périgord noir que la terre ne quitte jamais tout à fait. Il a grandi dans une atmosphère de marchés de terroir, d’odeurs de cuisine et de vie familiale rythmée par le travail, où le goût et la transmission occupent une place essentielle. Ses parents étaient commerçants dans l’agroalimentaire, d’abord revendeurs de fromages sur les marchés, avant que la famille ne tienne un restaurant durant de longues années. Quant à sa grand-mère, elle cuisinait admirablement. Chez lui, bien manger n’avait rien d’un discours ou d’une mode : cela faisait partie de la vie, du quotidien, presque de l’éducation. Dès l’âge de 10 ans, son père lui apprend d’ailleurs à ne pas arriver « les pieds sous la table », mais à mettre lui-même la main à la pâte. Une école exigeante, sans doute, mais fondatrice. Car bien avant les caméras, les abonnés et la notoriété, Jigmé s’est d’abord construit dans la cuisine, dans le geste, dans le produit, dans ce lien profond à ce qui nourrit vraiment.

 

Et l’aventure commence…

Après un parcours scolaire qui le conduit jusqu’à Périgueux, puis un baccalauréat littéraire, Jigmé prend la direction de Bordeaux pour y suivre des études supérieures en LEA anglais-chinois. Une voie sérieuse, presque classique en apparence, mais qui cadre finalement assez peu avec sa nature profonde. Car très vite, le jeune homme se révèle plus instinctif qu’académique. Rester assis des heures sur les bancs de l’université n’est pas vraiment son affaire. Ce qui l’attire déjà, c’est l’image, la rue, le regard, la photographie. Il observe, il apprend seul, affine peu à peu son œil. Il développe une pratique de street photographie. En début d’année 2012, alors qu’il est en master, il choisit d’arrêter ses études, faute d’y trouver encore du sens. Il rejoint alors l’Apple Store de Bordeaux en CDI. Une situation stable, rassurante, mais qui ne suffit pas à contenir son envie de créer. Avec son premier salaire, il investit dans un premier matériel vidéo professionnel. Le geste est décisif. Sans le savoir encore totalement, il vient de poser la première pierre d’une autre aventure.

En juin 2012, il lance sa chaîne YouTube. À cette époque, le paysage numérique n’en est qu’à ses balbutiements. Les règles du jeu ne sont pas encore écrites, les formats restent à inventer, les créateurs avancent à l’intuition. Jigmé comprend très vite qu’il peut faire de cette plateforme une vitrine de son savoir-faire. Son ambition n’est pas tant de devenir une vedette du web que de montrer ce qu’il sait faire en matière d’écriture, de réalisation et de montage et ce dans l’unique but de se faire remarquer par une maison de production. Dès le départ, il choisit une voie plus exigeante que d’autres : la fiction, la mise en scène, le jeu avec les stéréotypes, la distance, le décalage. Le public suit. Puis adhère massivement. Le succès est fulgurant. En quelques mois, puis en quelques années, sa notoriété prend une ampleur considérable. Sa chaîne principale dépassera les 2 millions d’abonnés, tandis que la seconde franchira elle aussi le million. Fin 2013, il quitte Apple pour se consacrer entièrement à la création vidéo. Le Périgourdin s’impose alors comme l’un des visages marquants de YouTube.

 

Et la cuisine s’impose…

Chez Jigmé, la cuisine n’arrive pas par hasard. Elle revient presque naturellement, comme un fil ancien qu’il n’a jamais vraiment perdu. En 2016, il cofonde une chaîne culinaire avec l’envie de proposer une approche plus libre, plus moderne, plus accessible aussi. Pas de cuisine figée, pas de ton professoral, mais une manière vivante et décomplexée de partager et de donner envie. Là encore, le public répond présent. Le succès suit. Le rythme, lui, devient vite soutenu : trois vidéos par semaine, une production exigeante. Mais cette aventure lui permet surtout de révéler une autre facette de lui-même, plus gourmande, plus charnelle, plus profondément reliée à son histoire personnelle. À travers la cuisine, Jigmé ne partage pas seulement des recettes : il affirme déjà une sensibilité, un rapport au goût, aux produits et au plaisir de transmettre qui prendront, plus tard, une place centrale dans sa vie.


Le choix de la terre

Le grand basculement se produit en 2020. La vie bordelaise lui semble peu à peu trop dense, trop rapide, trop éloignée de ce qu’il cherche désormais. Avec Susana, sa compagne, elle aussi originaire de Dordogne, le couple découvre une propriété dans leur département d’origine. Une bâtisse, plusieurs hectares, de la forêt, un potager possible, une grange à réinventer : très vite, ce qui aurait pu n’être qu’un changement de décor devient un véritable projet de vie. En 2021, une formation en agroforesterie syntrophique vient bouleverser sa vision de la terre, de la culture et de la nourriture. Jigmé y découvre une autre approche de la production et, au fond, de tout ce qui relie le sol à l’assiette. Il ne s’agit plus seulement de cuisiner de bons produits, mais de comprendre d’où ils viennent, ce qui les fait naître, ce qui les nourrit, ce qui les relie à l’eau, au temps et aux équilibres naturels. Dans le même élan, il passe aussi un CAP Cuisine en candidat libre, comme pour réunir plus étroitement encore la technique, le goût et la conviction.


À partir de là, une autre vie s’ouvre. De janvier à juin 2022, il fait un break, se consacre pleinement à son potager et prend ses distances avec le tumulte des réseaux. Puis il revient peu à peu, d’abord presque incognito sur TikTok et Instagram, avant d’être très vite reconnu par sa communauté. Désormais, son crédo tient en une formule simple : « du sol à l’assiette ». Tout est là. Jigmé plante, expérimente, cuisine ce qu’il a vu pousser. Il regarde le sol comme le point de départ de tout le reste. Il apprend, observe, transmet. Son prénom, qui signifie « sans peur » en tibétain, semble alors prendre tout son sens. Sans peur de quitter une voie toute tracée. Sans peur de tourner le dos à une mécanique bien huilée. Sans peur, surtout, de choisir une existence plus simple en apparence, mais plus dense, plus libre et plus fidèle à ce qu’il est. Lui-même résume cette transition avec humour : il serait passé « de la Ferrari qui fait des millions de vues à une Twingo… mais une Twingo tunée ». Dans cette formule, il y a tout : la liberté retrouvée, le goût du décalage, et cette manière bien à lui de ne jamais se prendre tout à fait au sérieux.

Vers une autre vie…

Ce qui frappe chez Jigmé, c’est sans doute cette liberté rare de ne jamais s’installer trop longtemps dans une réussite qui ne lui ressemblerait plus tout à fait. Beaucoup auraient cherché à aller plus vite, plus loin, à faire grandir encore la machine. Lui a choisi autre chose. Une vie plus simple en apparence, mais fidèle à ce qu’il est profondément. Dans ses mots comme dans ses choix, revient toujours cette envie d’aller vers davantage de sens, de temps et de cohérence. Le jardin, pour lui, est un lieu d’apprentissage, d’observation, de patience. Le corps, lui aussi, reste engagé dans cette recherche d’équilibre : passionné de boxe thaï, qu’il pratique dans une salle improvisée à ciel ouvert avec la nature pour horizon, il a été finaliste du championnat de France de kickboxing en février 2026. Une autre façon, très personnelle, d’exprimer la rigueur, l’endurance et la force intérieure qui accompagnent aujourd’hui son parcours.

L’avenir, chez lui, ne manque d’ailleurs pas de relief. Retour officiel sur sa chaîne YouTube principale en février 2025, jardinage, agroforesterie, cuisine, rénovation de la grange de 200 m² avec des matériaux naturels, transmission possible de ses pratiques sur son terrain, production ciblée pour de belles tables gastronomiques, peut-être même une table d’hôte confidentielle un jour. La vision est claire : continuer à créer, oui, mais dans un monde redevenu tangible. Faire dialoguer la beauté du geste, la qualité du produit, la liberté du rythme et la sincérité du propos. Une modernité bien à lui, enracinée dans le Périgord mais ouverte sur des enjeux universels : mieux manger, mieux produire, mieux habiter le temps.

Mais pour conclure, impossible de ne pas revenir à ce qui, chez lui, semble le plus naturel : le goût. Celui de l’enfance, du Périgord, des souvenirs qui restent. Lorsqu’on lui demande son plat de prédilection, Jigmé répond sans détour qu’il sera « horriblement classique » : magret de canard, confit de canard et pommes de terre sarladaises. Une réponse qui en dit long. Car malgré le succès sur les réseaux sociaux et les virages de vie, quelque chose, en lui, le ramène toujours à l’essentiel. À cette terre périgourdine qui l’a vu naître, grandir, partir puis revenir. À cette mémoire gourmande qui continue de façonner l’homme qu’il est devenu. Et c’est peut-être là, au fond, que se niche sa plus belle réussite : être resté fidèle à ce qui l’a construit.

Texte : Bertrand Ballesta

Photos : Loïc Mazalrey

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